• laetitiabuob

Jo Kolb, dans les profondeurs de l'enfance

Dernière mise à jour : 17 oct. 2021

Le travail de création artistique et de recherche théorique mené par Jo Kolb nous plonge tout droit au coeur de l'enfance. Une période de vie complexe, parfois désenchantée, violente, durant laquelle les normes dominantes et le marketing façonnent les esprits.

Certaines des oeuvres de Jo m'ont prises aux tripes. Le ventre, ce deuxième cerveau m'a ramené à ma propre enfance, des instants sur lesquels il n'y a pas forcément de mots mais des ressentis puissants. Jo explore et affronte ses souvenirs d'enfant avec courage et détermination pour créer, analyser et déconstruire. J'avais envie de vous faire découvrir son travail par le biais de l'interview ci-dessous.

 

Comment te définis-tu en quelques mots ?


Je pense qu’on pourrait utiliser le terme d’artiste-chercheur dans mon cas. Je suis une personne contaminée par la mémoire de mon enfance, dont je transforme certains aspects en une pratique de création. Ces souvenirs motivent aussi une activité de recherche théorique qui a commencé il y a maintenant plusieurs années. Cette enfance, je l’ai passée en Alsace, dans un petit village rural, en plein cœur du tournant de la fin du XXè/ début XXIè siècle, avec tout ce que cela implique au niveau économique, politique et médiatique. Je suis super intéressé par la façon dont des événements à grande échelle viennent performer les aspects les plus insignifiants à priori de la vie des individus, et en particulier le quotidien des enfants « banals ».


Peux-tu résumer ton travail de recherche-création dans le cadre de ton doctorat en Études des Arts à l'UQAM ?


Mon projet de thèse en Etudes et Pratiques des Arts se résume en un travail alliant recherche théorique et création plastique, dans le but de construire une thèse à deux volets : un texte théorique et une exposition artistique. En ce qui me concerne, je suis en plein dans un travail de théorisation d’une pratique artistique multi- ou même indisciplinaire, travaillée par la question de la représentation médiatique et sociale de l’enfance dans le contexte de la société néolibérale en Occident (celle que je connais puisque j’en suis le produit). J’essaie de comprendre les décalages que je ressens entre les souvenirs puissants venant de ma propre enfance et les représentations dominantes qui circulent au sujet de l’enfance dans ce contexte particulier.


Donc, je suis allé fouiller du côté des théories psychanalytiques afin de comprendre à partir de quand et comment nous intériorisons les normes sociales et les valeurs dominantes, et comment nous nous construisons une personnalité avec tout ça, comment cela entre en interaction avec nos affects. Au niveau de la sociologie, je me suis beaucoup intéressé aux écrits sur le marketing et la société de consommation, et aussi aux phénomènes de groupe. J’ai voulu en comprendre les effets concrets sur la vie des individus et à fortiori sur la structuration des identités et de l’imaginaire collectif. J’ai compris que le marketing s’intéressait beaucoup aux premières années de vie des individus, mais aussi que le concept de jeunesse et d’innocence lié au concept d’enfance était fortement mis à profit dans des logiques liées à la consommation.


La philosophie poststructuraliste me nourrit beaucoup également, puisqu’il s’agit de réfléchir à la création de nouvelles façons de penser et de vivre, en dehors des normes préétablies par l’idéologie dominante. Selon les penseurs de ce courant, l’art constituerait un moyen intéressant pour créer des parcelles de

liberté et des instants qui échappent au pragmatisme et à l’utilitarisme qui caractérise la société dans laquelle on vit actuellement. L’art, comme le jeu chez les enfants, ou leur capacité d’imaginer, constitue une activité utile pour renouveler l’horizon des possibles et remettre en question nos certitudes d’adultes, et la validité de nos modes de fonctionnement.



Dans toutes ces réflexions, je ramène toujours tout à mes souvenirs d’enfance, aux images et aux mots qui vont avec, et aussi à ce que je ressens lorsque je suis en atelier, lorsque j’écris…j’essaie de voir les liens théorico-pratico-sensibles entre les matériaux que je convoque dans ma pratique, ma mémoire d’enfant, et le domaine des connaissances. Ça se fait de façon organique, c’est un va et vient perpétuel entre création, existence et théorie.


L’objectif que je poursuis avec ce projet serait de montrer en quoi une pratique plastique (installative dans mon cas) permet de renouveler les représentations dominantes de l’enfance. Je souhaite aussi promouvoir la contribution des pratiques artistiques dans l’avancement des connaissances en sciences humaines et sociales, car il y a une grande quantité d’écrits qui démontrent le fait que les théories quantitatives ne peuvent suffire à expliquer la complexité de l’expérience humaine.


Quels sont tes projets actuels ?


En ce moment, je ne suis pas vraiment en production parce que je dois rendre un texte d’examen de projet très bientôt, je me sens un peu puni à cause de ça, parce que c’est vraiment la création qui me rend heureux.


Mais si je mets cette obligation de côté, mes prochains travaux pratiques se concentreront sur l’impression numérique de photographies de famille retrouvées en très grand format, sur des matières textiles laissant passer la lumière (la soie et le rideau de douche par exemple). Le but de tout ça, ce serait de les disposer dans l’espace et de jouer avec des sources lumineuses (stroboscopes, gyrophares, guirlandes lumineuses obsolètes,…) pour organiser une installation immersive qui exploite à fond les sentiments que l’on peut ressentir lorsqu’on se plonge dans un album de photos de famille, parce que pour moi c’est un contenu explosif, radioactif même, c’est bourré d’affects.


Je suis aussi entrain de créer des petites cabanes de jardin en plastique pour enfants de taille miniature, pour pouvoir y mettre le feu et filmer ça pour les projeter au mur.


Et puis il y a aussi le projet d’écriture de textes souvenirs, et leur enregistrement sur des cassettes audio, ça représente une grosse partie de mon travail aussi. Donc j’écris beaucoup, je me laisser porter par un souvenir et je l’écris comme il vient, puis j’enregistre ça sur des cassettes qui tournent en boucle. Je recherche aussi des sons qui rythmaient mon enfance, les émissions radio, TV, certains jingles de publicité, pour créer un espèce de background culturel.



Le son m’intéresse de plus en plus, donc j’ai commencé à apprendre la soudure et la modification de circuits imprimés pour pouvoir hacker des machines sonores, détruire ou distordre les sonorités qui en émanent…

Il y a beaucoup de choses à faire, beaucoup de moyens pour déconstruire le champ médiatique relié à l’enfance, alors ça part un peu dans toutes les directions !


Qu'est-ce qui te nourris en tant qu'artiste, qu'est-ce qui t'inspires dans ton travail et au quotidien ?


Je pense que l’énergie première qui fait avancer tout ça est un mélange de tristesse et de haine lorsque je pense à l’enfance en général, mais avec des petites parcelles d’émerveillement à l’intérieur.


Je m’explique : quand j’étais enfant, le quotidien est vite devenu difficile, à l’école comme dans la famille, je pense qu’on est mis très tôt face aux notions de norme, d’anormalité, à une espèce d’injonction à la productivité et à une compétition permanente entre enfants. Quelque chose de malsain auquel on finit par s’adapter tant bien que mal, mais qui pour moi produit une multitude de situations et de scènes quotidiennes difficiles à vivre par les enfants (le sentiment de ne pas être un « bon » enfant, le harcèlement scolaire, la haine de soi, par exemple). Cela nourrit le mal-être, le sentiment d’inadaptation. Ce qui m’inspire le plus ce sont les mots, les mots puissants, violents, qui émergent de ce cadre et des interactions qui y ont lieu.


Les seules choses positives dont je me souviens provenaient de la consommation, des choses que l’on m’achetait, des médias de masse avec leurs films, leurs séries, leurs dessins animés, la nourriture industrielle… tout ça comblait une misère affective et des relations entre pairs difficiles et cruelles. D’ailleurs, posséder des vêtements de marque ou des jouets populaires était un atout pour se faire accepter par le groupe. Aujourd’hui, les icônes de la consommation, les textures, les couleurs, les images, sont un élément très important dans mon répertoire.


En tant qu’« adulte », je me rends compte que l’on pourrait se pencher un peu plus sur l’omniprésence de représentations idéalisées de ce que devrait être l’enfance, la famille, parce que cela produit de la frustration et des logiques d’exclusion lorsqu’on grandit à l’ombre de ces modèles. Or, je ne pense pas que ces modèles correspondent à la réalité. Je ne comprends pas pourquoi les adultes semblent oublier que l’enfance, ce n’est pas uniquement un espace de joie et d’innocence, sans violence, sans secrets, mais un chantier, là où l’on se constitue en tant que sujet, citoyen, et qu’il faut faire attention à ce qu’il s’y passe. Je ne pense pas que nier la violence est une bonne chose.


Je me rends compte aussi que certaines choses qu’on pouvait faire lorsque j’étais enfant ne sont plus permises pour les enfants aujourd’hui. Les espaces de liberté, ou les enfants peuvent vivre et expérimenter le monde sans l’intervention des adultes, semblent devenir menacés, et cela me fait penser à une forme de colonisation que l’on refuse de considérer comme telle.


Et puis, je me rends compte aussi que les adultes qu’on nous apprend si bien à respecter et à craindre, ne sont pas plus matures que les enfants face à la consommation, et quand je vois la façon dont on dénie nos responsabilités dans la crise environnementale qui est là, entrain de devenir irréversible et dramatique, je doute du concept de majorité et de supériorité intellectuelle et morale qu’on prête aux adultes et qu’on refuse aux enfants. Cette domination est selon moi à remettre en question, à venir déranger, et c’est pour cela que mes œuvres sont là aussi.



Ça m’inquiète beaucoup, quand je vois dans les publicités l’image de l’enfance et les sentiments que cela évoque être exploités pour écouler toutes sortes de produits de consommation, alors que des enfants travaillent encore (en 2021!) pour fabriquer ces mêmes produits. Les enfants qui vont consommer ces produits sont eux aussi au cœur d’un processus d’exploitation puisqu’ils constituent un segment de marché considérable. La morale est absente de ce processus créé par les grandes personnes, et cela me dérange profondément.


Est-ce que tu parviens à vivre de ton travail artistique ? Est-ce que tes oeuvres sont en vente ? Si oui, par quel biais (expo, en ligne) ?


En ce moment, je ne vis pas entièrement de mon travail, parce que les études me prennent beaucoup de temps, d’énergie, et que je n’ai pas de statut de résident au Québec, donc je suis exclu de pas mal de programmes de bourses et il y a des expositions auxquelles je ne peux pas participer. C’est assez difficile à vivre.


Je vends parfois des œuvres, et je travaille sous contrat pour des artistes qui ont besoin de moi pour des projets en sérigraphie, ça, c’est vraiment super parce que cela me permet de continuer à pratiquer dans ce que j’aime le plus au monde, les arts imprimés!


Je mets régulièrement ma page web à jour, et en janvier je ferai une exposition sonore au centre Skol à Montréal, un centre d’art dont je suis devenu membre l’année dernière.


Bizarrement, ne pas être financé par les institutions me ralentit et me rend la tâche difficile, mais d’un autre côté, j’ai toujours fait comme ça et cela me permet d’investir des matériaux pauvres, de récupérer beaucoup, de ne rien acheter neuf, et ça s’inscrit dans une philosophie qui me convient beaucoup plus! L’échange, le recyclage, c’est beaucoup plus beau et je pense que lorsqu’on dispose de moyens financiers, on ne va pas forcément voir de ce côté-là… Les magasins de vieux matériel électronique, les friperies, Marketplace, c’est là que je fais mon marché et honnêtement c’est vraiment quelque chose qui fait avancer ma pratique. Et c’est beaucoup plus cohérent avec ma posture éthique, puisque je fais la critique de l’omniprésence de la logique produire/consommer. Je pense que les arts peuvent opérer en dehors, et même qu’ils le doivent pour continuer à être vecteurs de changement.


Vous pouvez retrouver le travail artistique de Jo Kolb sur son site Dream Foireux et son compte Instagram.

38 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout